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Un jeune homme (Miles Teller) et sa passion.
Un « bleu » dans l'univers des « grands ».
Un garçon qui va se forger un chemin, une identité. 
Après de nombreuses humiliations, des mains en sang, la sueur coulant de son front pour aller se loger sur les symbales luisantes, Andrew tente de se faire une place dans le groupe de la meilleure école de musique de Manhattan.
Le « petit » oiseau (qui rêve d'arriver au niveau de Buddy Rich) va se confronter à ses camarades, à son professeur/mentor admirable et charismatique mais également craint et très autoritaire.
Son prof (J.K Simmons) est sadique, psychopathe, à la limite entre la perversité et le génie. 

Un univers musical de jazz, d'orchestre, d'intruments à vents (trompettes, saxophones...), le tout rythmé à chaque seconde par les tintements des baguettes sur les cymbales.
La batterie, instrument souvent malconsidéré est au centre de ce film puissant.
Le rythme, parlons-en puisque tout va vite et nous sommes pris dans une atmosphère étouffante, stressante. Les notes s'enchainent à nos oreilles en même temps qu'évolue et se développe la relation entre les deux protagonistes. Une relation quasi paternelle, mais plutôt de concurrence, de défi.

Le réalisateur s'est inspiré de sa propre expérience de batteur et de son goût pour le jazz.
Quant à Miles Teller, il a réalisé 70% de ses performances lui-même et son implication est épatante puisqu'il est lui-même batteur depuis l’âge de 15 ans et a pris part à des cours intensifs pour les besoins des morceaux de jazz ultra techniques du film. 
L’osmose entre lui et son instrument est parfaite, sublimée par la réalisation sensorielle de Damien Chazelle qui, en bon chef d’orchestre, capte de manière irréprochable le stress et la pression subit par Andrew dans le cloisonnement d’une salle de cours à l’atmosphère opprimante et irrespirable, privée de toute source de lumière naturelle. 

Mais le film reste stressant, poussant les musiciens jusqu'à leurs dernières limites. On en est mal à l'aise pour eux.
On est en droit de se demander : « Est-ce une bonne manière d'enseigner que de rabaisser les élèves ?  Est-ce en humiliant les élèves que ceux-ci deviendront « talentueux » ? La scène de fin pourrait nous amener une réponse, mais nous sommes partagés. En effet, Andrew, par un acte de bravoure incroyable défie son prof, et vient jouer le dernier morceau sur scène et donner tout ce qu'il a. Il devient ainsi un « grand lui-aussi » mais est-ce grâce à son professeur et au rythme imposé ou l'avait-il en lui avant ?

On est bien dans un film de sport, de performance et de concurrence.
Dans ce combat sans merci, l'art de l'instrumentiste vire au sport de combat et la salle de concert au ring de boxe. 
Intimement persuadé que le génie ne peut naître que d'une réaction d'orgueil, Fletcher croit dur comme fer à la légende de Charlie Parker : « le roi du be-bop serait devenu le « Bird » après avoir reçu, un soir où il avait mal joué, une cymbale et des moqueries en pleine tête »... L’apprentissage est quasi militaire, perfectionniste, fait de rabaissements, d’insultes gratinées et de violents coups de gueule. Fletcher -hermétique à toute forme de compassion- n’est pas un tendre, incorporer son orchestre renommé est une chose qui se mérite. Andrew est contraint de batailler ferme et de donner le maximum pour prouver qu’il est à la hauteur face à la mise en concurrence avec des musiciens aux baguettes bien aiguisées.

Pour toucher son rêve de devenir un jour un grand jazzman, Andrew fait montre d’abnégation (il va jusqu’à mettre de côté les débuts d’une relation amoureuse sincère) pour se lancer dans une quête d’excellence dont l’enseignant ne cesse de repousser les limites, poussant le jeune homme jusque dans ses derniers retranchements, parfois même jusqu’au point de rupture (le moment où Andrew veut tenir à tout prix sa place même après un accident de la route ou encore la scène de la recherche d’un tempo insaisissable pour les batteurs qui se termine avec des mains ensanglantées et des organismes essorés, à bout de force, sont aussi éprouvantes qu’admirables).

Le duo formé par Miles Teller et J.K. Simmon fonctionne à merveille, passant de la relation de respect d’un élève envers son professeur jusqu’à une authentique confrontation prenant tout son sens dans un climax de fin électrisant à couper le souffle. Le choc entre peaux humaines et peaux de batterie est résolument incarné mais dérive souvent vers le fantastique, l’invisible. La répétition et la fièvre saisissant Andrew/Teller culminent vers la transe, pour lui et le spectateur.

Pour son premier long métrage Damien Chazelle assujettit son audience avec une véritable décharge émotionnelle, bâtie sur la persévérance et l’abnégation autour d’une relation élève/professeur électrisante. Au final, c'est une partition émotionnellement riche et sans fausse note.
De cette étonnante confrontation émane une ode à la persévérance couronnée en apothéose sur un récital estomaquant. Whiplash se montre donc copieusement à la hauteur de son excellente réputation et il se classe parmi l’élite des films indépendants de l’année 2014. Un pur moment de cinéma bien trop rare pour ne pas y foncer tête baissée.

Ce film pose la question de l'ambition et du talent. Comment les fameux musiciens et les grands hommes en sont arrivés là ?
En tout cas, ce film m'a donné envie de taper sur une batterie et d'écouter les deux morceaux de la bande originale, en boucle.
Pour se défouler, pour écouter de la bonne musique, pour s'émerveiller et frissonner, allez voir ce film qui regorge d'une puissance inouie.